mardi 11 novembre 2014

La bête noire = Eric Dupond-Moretti

Extrait :
Trente ans

Il est 2 heures du matin, je suis épuisé, j'ai peur et je pue la sueur. La nuit épaissit l'angoisse qui précède le prononcé du verdict. Quand la cour et les jurés sont-ils partis délibérer ? Je ne m'en souviens pas mais c'était il y a trop longtemps. J'ai plaidé l'acquittement, je sens que je ne serai pas suivi - sinon, ils seraient déjà revenus l'annoncer.
Ce procès a duré trois jours. Pendant trois jours j'ai défendu un homme et, aujourd'hui, je n'ai plus d'énergie. Cette interminable attente de la sentence n'est pas un temps comme les autres : c'est un moment suspendu, une parenthèse de mystère durant laquelle se joue le destin d'un être. Quand l'horloge recommencera à tourner normalement, tout sera joué. Je déteste l'idée que pendant ces heures-là, je ne sers à rien. Souvent, je passe voir celui que je défends, détenu dans une geôle minuscule qui sent le malheur. Pas pour le «préparer» à affronter l'épreuve du verdict, ni pour lui remonter le moral : le mien est en général plus bas que le sien. Pour être auprès de lui quelques brefs instants, pendant qu'il est encore «présumé innocent». Il y a, dans ce tête-à-tête, des moments surréalistes. Je me souviens d'un client - j'ai ce mot en horreur mais il n'y en a pas d'autre, j'y reviendrai - pour qui j'étais intervenu avec mon ami Jean-Yves Liénard. C'était aux assises du Pas-de-Calais, à Saint-Omer. Une affaire atroce. L'homme en question répondait du meurtre de sa mère, de son grand-père, et d'une tentative de meurtre sur son père. L'avocat général avait, logiquement, requis la réclusion criminelle à perpétuité. Je venais de terminer ma plaidoirie et j'étais encore ruisselant. Jean-Yves et moi entrons dans la cellule. L'homme, qui y avait été reconduit peu avant, était en train de déjeuner. Il nous montre son sandwich, furieux : «Regardez, ils n'ont même pas mis de beurre !» C'était à la fois grotesque et pathétique de voir un être humain incapable de trouver les mots convenant à la gravité de sa situation.
Cet homme qui ne savait pas parler s'est pendu quelques années plus tard.
Je viens d'aller dîner sans appétit dans la seule brasserie restée ouverte, j'ai bu deux bières dont l'amertume me colle à la bouche, j'ai trop fumé, je n'en peux plus, j'ai de plus en plus peur. Les assises constituent un monde à part, dont je connais parfaitement les codes mais dont la violence me sidère toujours. Le verdict va bientôt tomber, cela va durer quelques minutes sèches après les heures de débat au cours desquelles j'ai tout donné. Un premier signal ne trompe pas : les forces de l'ordre commencent à se mettre en place devant la cour d'assises et aux abords du palais de justice. L'huissier m'appelle sur mon portable dont il a noté le numéro au premier jour de l'audience, ainsi que celui de mes confrères et de l'avocat général, mon adversaire. Il enfile sa robe noire quand j'entre dans le prétoire qui, lui aussi, sent la sueur. Autrefois, une acre odeur de fumée vous sautait au nez et à la gorge, car on détruisait dans un poêle les bulletins secrets remplis par les jurés. La justice sentait le papier brûlé, elle s'accompagne désormais du cliquetis de la broyeuse qui dévore les douze ou quinze bulletins qui ont scellé le sort d'un homme. Les verdicts n'ont plus d'odeur.


Présentation de l'éditeur:
Non, il n'est pas fasciné par le mal, mais il défend autant la présomption d'innocence que le droit – pour les criminels de tout bord – à une juste peine qui ne varie pas du simple au double d'une cour d'assises à l'autre.
Non, il n'est pas l'ennemi des magistrats, mais il s'interroge sur l'absence de la notion d'humanité dans leur serment, alors qu'elle figure dans celui des avocats. Car ceux qui lui confient leur destin sont aussi des êtres humains, dont la ligne de vie a parfois de quoi inspirer aux jurés une certaine clémence.
Non, il n'est pas contre l'État, mais il est souvent révolté par le fonctionnement de la Justice. Comme personne ne l'a fait auparavant, il raconte les petits arrangements, les influences et les pièges qui peuvent biaiser un verdict. À travers les anecdotes et les souvenirs édifiants des grands procès d'assises auxquels il a participé, il dresse le portrait d'un système judiciaire implacable, au sein duquel la défense n'est guère que tolérée, même quand elle tente désespérément d'éviter les erreurs judiciaires.


" J'ai décidé de devenir avocat à quinze ans. C'était le 28 juillet 1976 et j'avais entendu à la radio que Christian Ranucci, l'homme du "pull-over rouge", avait été exécuté à l'aube. Ce n'est pas le récit d'une vocation que je fais ici, mais d'une sorte de fatalité. Je suis condamné à plaider. " (Amazon)

Mon avis :
Au cours d'une mission dans le cadre de mon travail, j'ai eu l'opportunité de voir cet avocat à l'œuvre. Bien évidemment, il était l'avocat de la défense et moi, l'interprète de la partie civile. Je le trouvais d'une arrogance sans nom, d'une suffisance insupportable. Ce jour-là, il ne pouvait pas vraiment défendre son client qu'il savait coupable, on le ressentait à travers sa plaidoirie vide de propos solides... difficile pour un avocat de convaincre la Cour dans ce cas-là.
"Nous sommes le fruit de notre histoire." disait-il... ou "L'avocat est celui qui prête sa voix et moi, je prête ma voix à un homme qui n'en a pas." Cependant, j'ai été happée par ses mots, par ses citations que j'ai avalé "in vivo"... ce monsieur ne nous laisse pas indifférent. C'est pourquoi j'ai décidé de lire un peu sa biographie, son parcours.
J'ai relevé quelques citations :
"Ceux que je défends sont des gens ordinaires qu'on accuse d'avoir commis un geste extraordinaire."
"Si les accusés sont bien évidemment responsables d'une partie importante de la souffrance des victimes, la société tout entière est responsable du maintien de ces gens dans leur malheur."
J'ai fini par admirer cet homme et à lui vouer un profond respect.

Ma note : 5/5


1 commentaire:

  1. J'aurais un peu de mal à lire ce style de livre. Mais je comprends ton intérêt. Bises

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